Tempus Fugit
Entretien / Interview
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Tempus fugit - le temps passe vite, en latin – était une inscription souvent gravée sur les cadrans solaires…

Le travail que je mène avec Tempus fugit fait en effet référence à cela, aux ombres portées, à la rotation de la terre et donc, par la force des choses, au temps qui passe. La course de la lumière solaire est un phénomène physique qui ouvre très vite sur des questionnements philosophiques. C’est ce rapport qui m’intéresse. D’une photographie à l’autre, on voit des nuances chromatiques et différents changements qui montrent qu’il n’y a jamais deux fois le même moment, le même endroit, le même ressenti. Chaque série donne une sorte de résumé des ambiances qu’on aurait vécu en restant quelque part durant une journée, de l’aube au crépuscule. C’est une démarche qui invite à la contemplation, à prendre le temps de regarder ce qui nous entoure.


Cette démarche prend une forme systématique, rigoureuse. D’où vient ce choix ?

J’effectue depuis plusieurs années une mission d’archivage photographique pour témoigner des mutations urbaines en cours à Bordeaux. C’est un projet dont j’ai eu l’initiative et qui me tient à cœur. J’utilise la même méthode pour Tempus fugit, mais avec une visée différente. Il ne s’agit plus de montrer les effets de l’intervention de l’homme dans l’espace public, mais de l’inscrire dans un environnement qui le dépasse. Cela n’implique pas qu’il y ait toujours des personnes à l’image, mais que le spectateur puisse lui-même s’y projeter. La rigueur formelle n’empêche pas la création d’un rapport sensible. Les époux Becher l’ont prouvé. Les ouvrages de Stefen Hawking ou d’Hubert Reeves m’ont fait plus rêver que certains textes de poésie dont c’est la vocation première ! L’approche scientifique - pseudo scientifique dans mon cas - peut donner accès à des émotions très fortes.


Ces émotions ne sont pas systématiques pour autant. Comment les susciter ?

J’ai essayé, plastiquement, de provoquer le vertige que j’ai moi-même éprouvé en lisant ces livres, où l’on perçoit physiquement des notions telles que l’infiniment grand ou l’infiniment petit. Tempus fugit joue aussi avec la notion d’échelle. Ces séries font deux à trois mètres de large, mais elles sont constituées de dizaines d’images de petit format (de 10x15 cm à 13x18 cm). Face à elles, le spectateur s’approche et se recule spontanément, et ce va-et-vient lui permet à la fois de se projeter dans les lieux photographiés et de les mettre à distance. Il me semble également que le caractère répétitif de ce travail l’amène à se demander pourquoi ce lieu plutôt qu’un autre, ce qui se trouve à côté, ce qui serait apparu un autre jour… Le hors-champ est une dimension centrale de ces photographies.


Toutes ces séries donnent à voir des lieux extérieurs. Avez-vous déjà pensé à décliner ce projet en intérieur ?

Je pourrais effectivement jouer avec la lumière du soleil entrant par une fenêtre. Beaucoup de peintres ont fait ça. Mais je ne suis pas certain que cela évoquerait les mêmes choses. Il y a une dimension intimiste qui apparaît dès qu’on montre un intérieur, ce qui éloignerait du côté documentaire auquel je tiens. Si j’adopte toujours un plan large de type paysage, c’est à la fois pour cette question d’échelle dont je parlais à l’instant, mais aussi pour jouer avec les genres. Tempus fugit emprunte aux codes de la photographie plastique et de reportage. J’aime cette ambivalence. C’est aussi pour cette raison que je ne photographie que des lieux très ordinaires, où tout le monde pourrait se trouver. Il n’y a pas besoin de donner à voir des choses sensationnelles pour aborder des questions fondamentales. Au contraire ! Ce qui m’intéresse dans ce travail, c’est de parler de rien pour parler de tout.


Au risque de décevoir le spectateur qui s’attendrait à découvrir quelque chose de caché dans ces photographies, des événements… 

En tant que photographe, je ferais sans doute mieux de revendiquer la bonne prise au bon moment avec le bon point de vue. L’instant décisif, cher à Cartier-Bresson... Dans ce cas, je n’essaie pas de faire croire que je maîtrise les événements. Je les laisse s’imposer à moi, même si j’ai décidé de placer mon trépied à tel endroit plutôt qu’à un autre. Tout ne dépend pas du photographe et c’est cela, me semble-t-il, qui peut produire quelque chose chez le spectateur. Contrairement à ce qu’on pense, les gens savent très bien qu’une photographie ne peut pas tout saisir ni tout montrer. C’est peut-être même précisément cela qui est attirant dans une image. Tous les instants et tous les lieux sont potentiellement décisifs. C’est une question de point de vue et d’attention portée au monde.


Propos recueillis par Sébastien Gazeau à Bordeaux le 9 février 2012


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Tempus fugit – time passes quickly, in latin – was an inscription often engraved on sundials…
 
The work that I am carrying out withTempus fugit in fact refers to this, to the shadows projected, to the rotation of the Earth and so, by the force of things, to the time that passes. The passage of the sun’s rays is a physical phenomenon that leads very quickly to philosophical questions. It’s this relationship that interests me. From one photograph to another, we see the chromatic nuances and different changes that show that there is never the same moment twice, the same place or the same feeling. Each series of photos gives a sort of summary of the atmosphere one would have lived through in staying somewhere for a day, from sunrise to sunset. It’s a process that invites one to contemplate, to take the time to look at that which surrounds us.
 
 
This process requires a methodic and rigorous approach.  Where does this choice come from ?


For the past few years, I have been carrying out a photographic archive project to record the ongoing urban mutations in Bordeaux. As the creator of the project, it is a project that is close to my heart. I use the same method as for Tempus fugit, but with a different aim. It’s no longer about showing the effects of man’s impact on public spaces, but to record it in an environment that is beyond him. This does not mean that there are always people in the picture, but that the observer can imagine himself there.   A formal rigour does not exclude the creation of a sensitive connection.  The Bechers have proved this. The writings of Stephen Hawking or of Hubert Reeves made me dream more than some poetry which is their main purpose !  The scientific approach – pseudo-scientific in my case – can bring out very strong emotions.
 
 
These emotions are not systematic, however.  How can they be aroused?
 
I tried, synthetically, to provoke the giddiness that I felt myself when reading these books, where one perceives, physically, notions such as the infinitely large or the infinitley small. Tempus fugit also plays with the notion of scale. These collections are between two and three metres long, but they are made up of scores of small format pictures (from 10x15 cm to 13x18 cm). In front of them, the viewer approaches and steps back spontaneously, and this coming and going allows them to both project themselves into the places photographed and to put them at a distance.  Equally, it seems to me, that the repetitive nature of this work leads one to ask why this place rather than another, one that could be found nearby,  one that would have appeared on another day… The off-camera is a central dimension to these photographs.
 
 
All these collections show outside places. Have you thought of transferring the project to the inside ?
 
I could, of course, play with sunlight coming through a window. Lots of painters do that. But I am not sure that it would evoke the same thing. There is an intimate dimension that occurs once we show an interior, which  distances the documentary nature that I hold dear.  If I always use a wide shot like a landscape, it’s not only for this question of scale that I’ve just mentioned,but also to play with the genres. Tempus fugit borrows from the codes of photography and reportage. I  really like this ambivalence.  It’s also for this reason that I only photograph very ordinary places, where anyone could find themselves.  You don’t have to show sensational things to address the fundamental questions. On the contrary!  The thing that interests me in this work is to talk about nothing to talk about everything.
 
 
At the risk of disappointing the viewer who is waiting to discover something hidden in these photographs, some events…
 
As a photographer, it would surely be better for me to concentrate on the right shot at the right angle at the right moment.  The decisive moment, important to Cartier-Bresson... In the case of Tempus Fugit, I don’t try to pretend that I am in control of events. I let them impose themselves on me, even if I am the one who decides to place my tripod in one spot instead of another. Not everything depends on the photographer, and it is that, it seems to me, which can inspire something in the viewer . Contrary to what we might think,  people well know that a photograph cannot catch everything nor show everything. It is perhaps precisely this that is appealing in a photograph.  Every moment and every place is potentially decisive. It’s a question of one ‘s point of view and one’s outlook on the world.
 
 
Interview by Sébastien Gazeau. Bordeaux, 9th february, 2012